vendredi 23 juin 2017

Zen

mardi 20 juin 2017

Dialectique de l'aofkléroungue


«Il n'y a rien de si conforme à la raison 
que ce désaveu de la raison.»

(Blaise Pascal, Pensées)

dimanche 11 juin 2017

Faire le point

                                                          Pétrograd, décembre 1915.

Chercher l'unité minimale de la réalité : but - admirable et glorieux - de la métaphysique. Décomposer. Descendre jusqu'à ce point ultime d'où, justement, tout pourra commencer, tout pourra jaillir, tout pourra se composer. Le principe. Le point zéro. Ce point aurait, de fait, les caractéristiques suivantes : il serait, d'abord, réalité la plus réelle, la plus solide, la plus stable des réalités, précédant, logiquement et chronologiquement, toutes les autres, les suivantes qui ne seraient, vis-à-vis de lui, que des productions. Problème : cette réalité suprême et première, par définition n'existe pas (étant pourtant, donc, ce qui permet l'existant, c'est-à-dire le composé). Le point, unité logique minimale et nécessaire du réel, ne peut exister. Merde, alors. Prenez un grain de sable, divisez-le mentalement. Vous aurez devant vous deux objets d'imagination. Impossible d'aller au-delà, quoique - en droit - vous puissiez le faire, toute réalité étant, dans l'idée, mathématiquement, divisible à l'infini. C'est justement cette divisibilité infinie (pourquoi et quand devrais-je m'arrêter de diviser à nouveau ?) qui rend le premier point, le point-principe, inaccessible. Le point est à la fois cette réalité première, suprême et nécessaire d'où découle forcément toute vérité possible (vérité absolue dont les mathématiques fournissent le modèle) et ce qui ne peut exister, du fait même de cette divisibilité infinie que les mathématiques imposent. Il ne peut y avoir de point mathématique - géométrique (comment le mesurer ?) - et pourtant toute ligne est bien dite composée de points. Deux lignes qu'on vous présente seront facilement jugées par vous, le cas échéant, de longueurs inégales. La ligne A, la plus grande, se composant ainsi (telle vous paraîtra, légitimement, l'origine de votre jugement) de plus de points que la ligne B. C'est ça qui la rend plus grande. Mais comment dénombrer, alors, exactement les points composant l'une et l'autre ligne ? Toute géométrie serait, donc, par principe, rigoureusement impossible, puisque fondée tout entière sur des constructions et des compositions de points. De même, la physique ne peut, elle non plus, tolérer l'idée de point ultime, puisque dès lors qu'on imagine un objet physique, on se représente avec lui un certain plan, sur lequel cet objet repose, placé en contact avec lui. Touchant ce plan par un côté (par un point déterminé), l'objet ne le touchera pas d'un autre. Tout objet, placé dans un plan, implique donc, d'entrée, composition, autrement dit implique au minimum deux points, l'un touchant le plan, et l'autre non. En sorte que le point ultime n'existe ainsi ni en géométrie ni en physique, lors même qu'il conditionne, comme hypothèse absolument nécessaire, la naissance de ces deux sciences et, avec elles, tout discours logique, tout discours de vérité rigoureuse possible. D'un point, en effet, on tire une ligne. D'une ligne, on aboutit à des surfaces. Les surfaces, quant à elles, forment bientôt des volumes. Point, ligne, carré, cube. Tel est le chemin parcouru, logiquement et effectivement, par la construction de notre réalité (cette construction est, bien entendu, aussi bien dé-construction : on peut parcourir ce chemin dans les deux sens, depuis les réalités les plus complexes, les agencements de formes et de volumes les plus sophistiqués que nous rencontrons dans notre vie jusqu'à ce maudit point ultime dont nous parlons depuis le début, à la fois nécessaire et impossible). Tout cela ne trouble nullement, en attendant, la pensée mathématique laquelle, pour cette raison précise, ne pense pas. La science ne pense pas. Rien de plus vrai. Reconnaissez que c'est un peu fort, tout de même. Ayant permis rien de moins que la fin de la physique antique qualitative sous les coups du mécanisme (la mort de cette physique grecque voulant, par exemple, que la pierre tombe parce que telle est son identité radicale, profonde et spécifique, de pierre ; que tel est son principe de lourditude pierreuse : qu'elle doit tomber parce qu'elle est pierre, voilà tout, et qu'une pierre, c'est lourd, c'est sa nature), ayant permis, donc, que tout se trouve, d'un coup, essentiellement mesurable, relatif, et commensurable (la pierre ayant désormais la même capacité abstraite X de lourditude, relativement à d'autres objets fondamentalement comparables, ne la déterminant plus, cette malheureuse pierre, que comme pôle d'attraction, réciproque et universelle), voilà que le mécanisme nous laisse, ensuite, dans la mouise infinie, la solitude glacée d'espaces vidés de qualités, purgés de tout chatoiement, de toute richesse qualitative. Il nous laisse comme ça dans le noir, dans cette désespérance de solitude nocturne absolue qu'il a lui-même provoquée. Ayant tout rebâti, vite fait, sur des points qui n'existent pas, il nous laisse ensuite nous arranger de cette énigme douloureuse et infranchissable. Car la science, c'est là toute sa gloriole stupide, ne daigne pas réfléchir ses concepts, elle se contente de les imposer. Du moins prétend s'en tenir là. Car s'il est bien une philosophie spontanée des savants, comme le racontait jadis l'autre crétin mandarin cybernétique, elle procède (comme il le racontait aussi sans se comprendre lui-même) de cette angoisse irréductible que la science provoque effectivement à juste titre en premier lieu. Et cette philosophie reconduit, en effet, immanquablement, à la bondieuserie nécessaire, laquelle n'est jamais au fond que la tentative d'explication cohérente (d'abord) légitime de l'inexplicable : à savoir définir pourquoi au juste un certain Absolu de néant, reposant bien tranquille dans son indépendance suffisante d'inexistence radicale, décide un beau matin de sortir de cet état bienheureux pour procéder (faire procession) et composer l'existant. Pourquoi et comment Dieu, en somme (le Point absolu) décide de faire ligne, puis surface, puis volume. Ne cherchez pas à comprendre, serait-on pourtant tenté de dire, la chose est impossible. Elle ne se défend pas, sur le plan rationnel. Spinoza et Leibniz s'empaillent là-dessus depuis la nuit des temps, au travers de leurs épigones. Le premier racontant que c'est comme ça, l'Absolu doit procéder de toute nécessité, sans raison, sortir de lui parce qu'il est tout puissant, nécessaire, parfait conceptuellement donc doit aussi exister réellement, c'est-à-dire procéder modalement, sans quoi il ne serait pas parfait, oui, il lui manquerait ce truc de base tout bête de l'existence, ce qui serait un comble. Bref, recyclage ici de la misérable preuve ontologique cartésienne, ce qui ne pose jamais le moindre problème aux admirateurs contemporains athéistiquement béats de Spinoza. Le second pose, de manière déjà plus féconde, c'est-à-dire plus humaine, un choix de Dieu de sortir de son état de point unique originel. Et où Leibniz dit choix, pensons plutôt décision brutale. Les choix ne se justifient pas tous, ils ne sont pas tous rationnels, quoi qu'en dise ici, en l'occurrence, Leibniz. Car soyons sérieux : Dieu, sortant de lui, délire. Il veut juste voir du pays pour le plaisir. Il est poussé à le faire par une fringale déraisonnable. Dieu se laisse donc aller à ses pulsions, comme tout le monde. Et tel est bien notre point (comme disent les Anglois) : ce mouvement nécessaire du point à la ligne, de la ligne à la surface et de la surface au volume se trouve enfin universellement fondé en pulsion première, en vie (d'abord) gratuite. Dieu étant absurde et pulsionnel, c'est avec lui (dans cette seule image qu'il représente) l'univers tout entier qui peut enfin être pensé en termes de forces et de désir (d'abord) arbitraires. Pensé, disons-nous, et surtout imaginé. Sous quelle forme ? C'est très simple. Tout désir implique sensation. La sensation implique le mouvement. Or, le cercle est un faux mouvement : en lui origine et fin coïncident. Il ne bouge pas, comme le prouve le statisme réel du système circulaire hégélien. Le vrai mouvement, ce ne sera donc pas le cercle mais plutôt, comme déjà répété ici, le passage du point à la ligne, de la ligne à la surface, etc. Dieu, ayant du désir et de la sensation, procédera donc en ligne droite, pas en cercle. Et Dieu ne fait là que représenter - fictivement, car Dieu n'existe pas - la sortie nécessaire de soi, le mouvement, l'extériorisation de ce néant de point abandonné Dieu sait pourquoi (parce que c'est son délire). La vérité est que tout est mouvement matériel dans le monde, tout est pulsion, tout est puissance et que l'Homme, seul, est dépositaire de cette puissance comme du seul problème valant peut-être non pas tant d'être résolu qu' exposé correctement. Cette exposition (en d'autres termes : cette monstration optique) de la puissance définissant la matière, échappant à la science, ne peut appartenir qu'à l'art, et plus précisément à la peinture. La peinture est, en effet, le lieu où se concentre, depuis toujours, cette contradiction dont nous parlons, établissant le point - réalité pourtant impossible - comme matrice de la surface, du volume, de la réalité. Elle forme cet art romantique (problématique) précisément, selon Hegel, du fait de cette contradiction objective qu'elle signifie entre surface et volume, matière et lumière. La peinture est ce lieu unique (ou cette occasion) où le point premier (non-existant) se colorise, d'une part, et où, ensuite, l'espace n'apparaît que comme conséquence, comme effet (pas comme condition préalable) de la réalité matérielle, réalité ne procédant que d'une composition de ces points essentiellement colorés. Toute la recherche de la peinture contemporaine aboutit, en fait, à cette conclusion selon laquelle ce fameux point ultime recherché par toute la métaphysique, et par lequel nous ouvrions cette réflexion, ne peut jamais être qu'un point sensible, autrement dit un point pour nous, un point vu par nous, rien d'autre, un point coloré n'ayant, en outre, d'existence effective qu'inscrit dans un rapport infini avec d'autres points colorés du même type, ce rapport fondant, seul, l'espace, c'est-à-dire le volume. Or, s'il n'est plus, d'abord, d'espace vide précédant la réalité, si celle-ci, secondement, n'est plus que visible, faite de points colorés, c'est-à-dire intégralement pour nous, alors toute création ex nihilo, tout mouvement premier, tout acte pur divin s'efface comme hypothèse. D'où la notion d'espace solide, propre à Cézanne : l'espace n'est plus ce contenant idéal et vide accueillant juste gentiment la matière. L'espace, désormais, est matière colorée, conjonction de volumes visibles pesant les uns sur les autres comme forces. D'où la notion, surtout, de texture ou de facture, dont le futurisme russe fait toujours le plus grand cas, à quelque courant qu'il se rattache, la matière picturale - le relief crevant la surface plane du tableau qu'elle déforme - démontrant toujours par le fait ce mouvement ontologique nécessaire du point aboutissant in fine au volume, à la vie. Le mouvement du point, le mouvement sur place en quelque sorte, s'appelle force, ou tendance. Il est, comme tel, irrésistible. Significativement, Tatline, par exemple, tient à conserver la forme tableau, la forme peinture. Chez lui, on ne peut légitimement parler de sculpture. Il est question ici de relief : le volume jaillit, malgré tout, de ce qui se présentait au départ formellement comme pure surface (celle de la peinture de chevalet). C'est cette nécessité permanente d'auto-dépassement formel - bref : de puissance universelle de la matière pulsionnelle dictant sans cesse sa loi, imposant ses conditions aux formes, les recomposant sans fin - que le cubo-futurisme russe, plus que tout autre, aura fait sentir dans l'art, en liaison organique avec la traduction impressionniste assimilée par lui (traduction subjective du mouvement de la matière, ce mouvement étant mien, visible avant tout par et pour moi) d'une telle nécessité universelle. Le mouvement de la matière est forcément pour nous, forcément visible. Mais, d'un autre côté, la majesté incompréhensible de ce mouvement universel (présenté plus haut comme sortie de soi déraisonnable, arbitraire, pulsionnelle de l'Absolu) doit aussi demeurer, dans sa force inconsciente et inconnue. Freud disait à Binswanger, en 1910, que ce que Kant nommait chose en soi, était, en gros, ce que lui appelait inconscient. Autrement dit, ça existe mais on ne pourra jamais savoir ce que c'est au juste, ni à quoi ça ressemble en soi, au-delà des phénomènes, des manifestations pulsionnelles. Si tout ce mouvement du point à la ligne et de la surface au volume, donc, est, certes, immanent, autant nécessaire qu' essentiellement visible comme impression humaine (telle est la leçon libératrice et prométhéenne de l'impressionnisme), cependant cette vision reste, également, hélas ! simple et inadéquate traduction logique d'un inexplicable (la volonté du Point absolu de sortir malgré tout de soi, que rien ne justifiera jamais). Ce que je vois de tel objet n'est ainsi jamais ce qu'est réellement cet objet (et nul doute que ce dernier soit bien, en lui-même). Un jaune, un rouge perçu n'étant fondamentalement en soi, objectivement, que variations d'ondes ; un acide ou un amer, variations de modalités de réactions chimiques dans ma bouche, etc. De même, je puis varier les angles de vue, les possibilités perceptives sur une même chose, celle-ci s'effondrant alors immanquablement dans son unité, sa vérité unique. Le mouvement de la puissance agite ainsi les choses en tant que perçues, mais justement aussi dans l'impuissance totalisante de cette perception même. C'est ainsi que Malévitch prend littéralement de la hauteur, qui célèbre les prises de vue aériennes réduisant, à leur tour, les complexités humaines visibles (à notre échelle) à des surfaces simples (petits blocs, petits carrés). Tel est aussi, bien entendu, l'intérêt de la révolution des procédés cinématographiques (ralentis, cadrages aléatoires) qu'elle augmente les possibilités perceptives nouvelles exactement à mesure qu'elle ruine l'adéquation entre ce Point unique originel dont tout procède, d'un côté, et, précisément, de l'autre, la suite infinie de cette procession, de ces procédés, de ces manifestations du mouvement nécessaire dans le monde. En somme, ce que cherchait la métaphysique, soit la raison de cette nécessité humaine et universelle qu'il y ait mouvement de sortie perpétuelle de soi, donc excès de l'être sur l'être, du possible sur l'existant, est montrable mais pas fondable. Le point premier ne peut exister que comme trace ou témoignage coloré de son impossibilité conceptuelle, atome seulement visible. La réalité n'atteint pas le point ultime, elle n'est, au mieux, que pointilliste, réseau de points. Pourquoi s'en affliger ? Tout va bien, après tout. Que nous importe, au fond, ce point non-visible premier, dont procéderaient les autres ? Le point est si l'on veut par définition tendance et appétit puisqu'il l'est pour nous. Il est aussi, sous le même rapport, spontanément collectiviste, inscrit dans une composition native de points, s'il prétend exister. Le point est ainsi directement carré, ou rien. Ce qui ne tue pas le point comme point (c'est-à-dire comme Rien) mais se contente, par simple goût spirituel, par simple désir libre, d'en conserver la trace native irrationnelle. Car pour le reste, Dieu est ce point irrationnel qui ne peut en rester à lui-même, et qui, de fait, se matérialise absolument nécessairement, c'est-à-dire s'abolit comme ce point unique, se multiplie autant qu'il se déroule, prend surface et volume. Le point doit être carré. Ce qui subsiste de religieux dans tout cela (l'icônisme légendaire du Carré noir sur fond blanc) ne renvoie alors qu'à une nécessité tout-à-fait provisoire, liée paradoxalement au besoin d'explication rationnelle du mouvement général de la puissance (ce passage du point au carré). Un tel mouvement, on l'a dit, la science le rend possible (en géométrisant l'univers) autant qu'elle s'en désintéresse ensuite. Reste donc aux hommes en général, et à Malévitch en particulier, à se débrouiller avec lui, comme ils peuvent. En catastrophe. Dieu est ce genre de catastrophe. Et la religion, ce besoin vital - après déracinement prosaïque et scientiste - du souvenir irrationnel, cultivé et entretenu, de l'origine possible, et du récit qui va avec. Ce que le stalinisme aura, en tous les cas, assurément exterminé, avec les phantasmes cubo-futuristes, puis suprématistes des années 1915, c'est la possibilité révolutionnaire nouvelle de répondre autrement à cette question perpétuelle de la puissance matérielle, déroulant sa beauté.

vendredi 9 juin 2017

Mauvais esprit


Merci à K.

jeudi 1 juin 2017

Avertissement


« Ami lecteur, inconnu - s'il m'en reste un toutefois -, toi qui te soucies de moi, me connais, m'aimes enfin, la bonne fortune apprends-la des autres ; de moi, par contre, apprends cette nécessité : combien il faut s'habituer de bonne heure à bien penser sur les plus hauts sujets. Car comment pourrais-je réaliser dans l'état diminué où je suis à présent ce que je n'ai pas été capable de faire dans mon âge vert ? Vraiment, je n'en sais rien. » 

(Alexander Gottlieb Baumgarten, Æsthetica  II, avertissement, 1758)