vendredi 22 septembre 2017

Citizen Konne


jeudi 21 septembre 2017

Vers l'hégémonie culturelle


Un inédit de Bernanos


Du pouvoir (2) Désert de la critique

(Renaud Garcia : un peu d'air frais, nom de Dieu !)

« Omniprésence du pouvoir : non point parce qu'il aurait le privilège de tout regrouper sous son invincible unité, mais parce qu'il se produit à chaque instant, en tout point, ou plutôt dans toute relation d'un point à un autre. Le pouvoir est partout ; ce n'est pas qu'il englobe tout, c'est qu'il vient de partout [...] Il faut sans doute être nominaliste : le pouvoir, ce n'est pas une institution, et ce n'est pas une structure, ce n'est pas une certaine puissance dont certains seraient dotés : c'est le nom qu'on prête à une situation stratégique complexe dans une société donnée. »

(Michel Foucault, La Volonté de savoir, 1976)

***

« En somme, non seulement le pouvoir est omniprésent, mais encore il s'agit d'en finir avec une représentation confortable qui le confinerait à une fonction négative et répressive : 

"d'une façon générale, je dirais que l'interdit, le refus, la prohibition, loin d'être les formes essentielles du pouvoir, n'en sont que les limites, les formes frustes ou extrêmes. Les relations de pouvoir sont, avant tout, productives", déclarait Foucault à Bernard-Henri Lévy dans un entretien de 1977 pour le Nouvel Observateur

Dans le contexte de La Volonté de savoir, Foucault souhaitait contester, par ces deux thèses sur le pouvoir, une forme de régression rousseauiste représentée selon lui par le "freudo-marxisme" (Wilhelm Reich, Erich Fromm, Herbert Marcuse), prompt à déceler sous l'organisation bourgeoise et patriarcale des rapports sociaux la spontanéité réprimée du désir. Considérer qu'il subsisterait un site de résistance absolument pur de toute intrusion du pouvoir, voilà la naïveté critique suprême, à la recherche d'un "lieu du Grand Refus [paragraphe de Marcuse] - âme de la révolte, foyer de toutes les rébellions, loi pure du révolutionnaire" (La Volonté de savoir, p. 126). En réalité, pour Foucault, le caractère diffus du pouvoir implique de fait la présence d'autant de points de résistance, qui permettent l'application du pouvoir, mais également sa possible réversibilité.

(...)

L'une des conséquences immédiate de la théorie foucaldienne fut de discréditer non seulement l'analyse marxiste centrée sur l'État, mais encore la pensée anarchiste, représentant peut-être le plus fidèlement - selon cette théorie - une conception naïve du pouvoir. Il ne restait donc, sur les cendres d'une tradition erronée, qu'à solder l'héritage ou bien à fusionner une inspiration antiautoritaire avec les théories foucaldiennes, la deuxième option donnant naissance (...) au post-anarchisme et à la constellation des nouvelles luttes "minoritaires". Mais à bien reprendre les thèses de Foucault, il n'est pas difficile d'établir qu'elles sont entachées d'une assez grande méconnaissance des textes anarchistes et de la réflexion sur le pouvoir qu'ils mettent en avant. À chaque fois que l'on a voulu faire de Foucault un anarchiste, il s'est dépris de l'épithète en arguant d'une différence fondamentale dans la façon de se représenter le pouvoir : 

"Je ne suis pas anarchiste au sens où je n'admets pas [cette] conception entièrement négative du pouvoir" (Dits et écrits I, p. 1510). 

Le même jugement sera repris dans le cours de 1980 sur le Gouvernement des vivants. Dans la leçon du 30 janvier, Foucault distingue son hypothèse heuristique de la "non-nécessité de tout pouvoir quel qu'il soit" de la thèse anarchiste selon laquelle le pouvoir en son essence serait mauvais, ce qui aurait pour effet de viser une société entièrement débarrassée de tout rapport de pouvoir. Bien que Foucault admette lui-même qu'il propose cette comparaison à la hâte, d'une façon très grossière, le point est d'importance, car des légions de disciples l'ont reprise à leur compte.

Il est clair, pourtant, qu'aucun anarchiste n'a jamais considéré que le pouvoir était par "essence" mauvais. Il faut en réalité établir préalablement ce dont on parle. Si l'on envisage les formes institutionnelles du pouvoir politique, alors on peut en effet souscrire sans réserve à l'idée de Bakounine, selon qui "c'est le propre du privilège et de toute position privilégiée que de tuer l'esprit et le coeur des hommes". L'homme privilégié, dit-il, "soit politiquement, soit économiquement, est un homme intellectuellement et moralement dépravé" (Oeuvres complètes VIII, Champ Libre, p. 104). Mais si l'on envisage le pouvoir en situation, alors il faut bien se demander, à la manière d'Eduardo Colombo : "Quel est l'anarchiste aussi limité qui aurait pu penser une société sans l'action réciproque des uns sur les autres ? Et imaginer que ces relations réciproques ne seraient pas un mélange d'entraide et de coercition, d'amour et de haine, d'auctoritas (faire croître) et de domination ?" (Une controverse des temps modernes : la post-modernité, Acratie, p. 29). Sans aller beaucoup plus loin dans cette critique interne de la thèse de Foucault, on signalera aussi que dans un ouvrage de 1938 intitulé Power. A New Social Analysis, Bertrand Russel avait proposé une présentation complète des diverses modalités du pouvoir, qu'il tenait pour le concept central de toute science sociale (voir la traduction française de ce texte : Le Pouvoir, Syllepse, 2003). Du pouvoir sacerdotal au pouvoir économique, en passant par la centralisation monarchique, la suggestion propagandiste, le phénomène bureaucratique et la force nue, l'ouvrage ne manquait pas d'explorer les multiples relations dans lesquelles peut se couler le pouvoir. Les groupes anarchistes pourraient du reste l'utiliser pour bien distinguer entre le pouvoir-de (initier une action par sa propre puissance), le pouvoir-avec (influencer par l'entraide) et le pouvoir-sur (exercer une domination). Quant à Gustav Landauer, il n'avait pas attendu le modèle de la micro-physique du pouvoir développé dans Surveiller et Punir pour considérer que l'État est moins une institution verticale oppressive qu'une façon d'être quotidienne impliquant "l'auto-servitude" ou encore la "suspicion que nourrissent les hommes non seulement contre les autres hommes, mais de plus contre eux-mêmes". L'État désigne donc chez Landauer cette présence diffuse coupant la vie communautaire (ce qu'il appelle la vie de "l'esprit") de ce qu'elle peut, en la remplaçant par d'autres modes de relations, hiérarchiques et formels (voir Landauer : La Révolution, Champ Libre, p. 116).

Il est encore plus important à nos yeux d'indiquer ce que la théorie foucaldienne du pouvoir implique pour les pratiques de résistance. En déconstruisant l'opposition - venue de Marcuse - entre un site du Grand Refus et l'univers du pouvoir, Foucault récusait toute critique de l'ordre établi qui prétendrait s'effectuer depuis un point de vue extérieur ou transcendant. À l'inverse, la thèse de l'omniprésence du pouvoir (au sens des relations de pouvoir) recommandait une acceptation de son immanence : non seulement nous y sommes toujours déjà pris, mais il est illusoire de chercher un dépassement de cette situation. Au contraire, cette velléité ne serait qu'une manifestation de ce à quoi elle prétend échapper. Sur ce versant-là, Foucault s'est attiré les reproches de nihilisme et de complaisance à l'égard d'une vision pessimiste de la vie sociale et politique, marquée par une insupportable négativité. Ainsi, aux yeux de l'anthropologue David Graeber, dont l'action militante s'inscrit dans un cadre anarchiste, la littérature de la déconstruction, et Foucault en particulier, nous laissent dans un singulier état :

" On se retrouve presque avec l'impression gnostique d'un monde déchu, dans lequel chaque aspect de la vie humaine passe par la violence et la domination. La théorie critique a ainsi fini par saboter ses meilleures intentions, en rendant le pouvoir et la domination si fondamentaux pour la nature même de la vie sociale qu'il est devenu impossible d'imaginer un monde qui en serait dépourvu. Car si personne n'en est capable, alors la critique perd plutôt de sa pertinence. Très vite, nous avons vu des figures comme Foucault ou Baudrillard soutenir que la résistance est futile (ou, du moins, que la résistance politique organisée est futile), que le pouvoir est simplement l'ingrédient de base de toute chose et assez souvent, qu'il n'existe aucune échappatoire à un système totalisant, de sorte que nous devrions simplement apprendre à l'accepter avec un certain détachement ironique." (Toward an Anthropological Theory of Value, New York, Palgrave, p. 30)

(...)

Des motifs critiques tels que l'aliénation, la dépossession, la réification, la répression ne sauraient plus organiser de résistance valable, car tous supposent, selon Foucault, un substrat, une nature, une vie capable de se déployer harmonieusement dans un autre système social, et empêchée de le faire dans ce système-ci. Or, dit Foucault :

"Cette résistance dont je parle n'est pas une substance. Elle n'est pas antérieure au pouvoir qu'elle contre. Elle lui est coextensive et absolument contemporaine. (...) Pour résister, il faut qu'elle soit comme le pouvoir. Aussi inventive, aussi mobile, aussi productive que lui. (...). Je ne pose pas une substance de la résistance en face de la substance du pouvoir. Je dis simplement : dès lors qu'il y a un rapport de pouvoir, il y a aussi une possibilité de résistance. Nous ne sommes jamais piégés par le pouvoir : on peut toujours en modifier l'emprise, dans des conditions déterminées et selon une stratégie précise." (Dits et écrits I, p. 267)

Là réside sans doute l'origine de la fortune critique de la théorie englobante du pouvoir. À l'inverse, pour qui aurait-elle pu s'avérer peu porteuse et finalement restrictive ? Seulement pour les nostalgiques de la politique organisée et du sujet révolutionnaire de l'histoire, luttant contre l'ennemi de classe. »

(Renaud Garcia, Le désert de la critiqueéditions de L'Échappée, pp. 117-124)

mercredi 20 septembre 2017

Du pouvoir (1)


De gauche à droite : Christine Delphy,  Michel Foucault (avec des cheveux) et un assistant non-identifié, Séminaire du Collège de France © 1977.


« I got nothin' to lose, much to gain, 
In my brain, I got a capitalist migraine. » 
(Ice-T, New Jack Hustler)

« Money controls the world and that's it. 
And once you got it, then you can talk shit Power. »
(Ice-T, Power)

Fais le malin


samedi 16 septembre 2017

Bientôt disponible en Rohingya !

Généralités

« Tous les individus étant réels, les définir c'est les généraliser (une telle affirmation de ma part est évidemment une généralisation qu'il ne faut pas laisser passer). »

(Jorge Luis Borges, Le conte policier

jeudi 14 septembre 2017

Procès, sujet, objet


« Le vivant est un objet qui a un projet. Pour désigner cette notion, on emploie le mot de téléonomie. Pourquoi ce mot ? Parce que toute la philosophie naturelle d'Aristote était fondée sur la conception générale des causes finales : le monde, l'univers s'expliquaient par une certaine intention à satisfaire (les orbites des corps célestes avaient une certaine forme parce que c'est la forme idéale, etc). On emploie souvent l'expression (ancienne en philosophie) de conception téléologique de l'univers (...). Dans le cas des êtres vivants, nous avons affaire à des systèmes qui ont toutes les apparences d'avoir un projet, et de chercher à l'accomplir, mais, cependant, acceptant le postulat de l'objectivité, nous ne pouvons pas accepter le projet comme interprétation de l'objet. Mais, d'autre part, l'objectivité nous oblige à reconnaître qu'il y a un projet. Il y a là une contradiction apparente profonde et, à mon avis, cette contradiction est le sujet fondamental de le biologie. C'est de ça qu'on s'occupe quand on est biologiste : d'arriver à comprendre en quoi consiste cette contradiction, à montrer - si c'est possible - qu'elle est une contradiction apparente, en ce sens que nous pouvons tirer le projet, le système qui a un projet, d'un univers qui n'en a pas, ou, au contraire, arriver à la conclusion que la contradiction est insoluble.» 

(Jacques Monod, 1970)

mercredi 13 septembre 2017

« Passions tristes » (qu'ils disaient)


« Je suis content qu'on puisse encore être généreux et solidaire dans ce pays. Et je laisse ceux qui sont confrontés à leurs passions tristes - et manifestement cet auditeur et certains de vos auditeurs le sont - et bien à leurs passions tristes (…). Et je les laisse à leurs névroses, j'imagine qu'ils seront dans la rue avec Jean-Luc Mélenchon le 23.»

(Benjamin Griveaux, secrétaire d'état à l'économie, 8 septembre 2017)

***

Bon, ça y est ? Vous nous croyez, maintenant ? Depuis le temps qu'on s'échine, avec brutalité et grossièreté - sans doute ! à tâcher de vous convaincre un peu du libéralisme consubstantiel à la post-modernité dans son ensemble ? Non, hein ? Vous croyez toujours que François Ewald constitue une pure aberration, une pure anomalie, un pur accident de parcours malheureux du foucaldisme... Que le néo-spinozo-nietzschéisme d'un Deleuze ne trouverait de transcription libérale possible (et absurde) que dans la bouche d'un délirant marginal du type Gaspard Koenig... Que tous ces postulats, enfin, ici mentionnés par nous ne sauraient être le fait (histoire de disqualifier ainsi, par avance, tout adversaire osant assumer cette position fondamentale) que de réactionnaires : michéens, soraliens, zemmouriens et autres fins-de-race pathétiques... La chose, hélas ! devient de moins en moins tenable. Nous travaillons, pour nous, et travaillerons encore céans, sans répit, à tenter de dissiper davantage, dans la mesure de nos faibles forces, ce bouquet d'illusions fatales qui nous plombent l'intelligence depuis plus de quarante piges. C'est qu'il existe, entre nos post-modernes gauchistes et la Réaction philosophique française traditionnelle, une autre voie rebelle dans laquelle engager productivement la pensée. Cette voie n'est autre que celle de la grande Théorie Critique d'origine allemande, et de ses héritiers authentiques, non-réductibles à cette confiscation inique (opérée par tous les Habermas-Honneth du monde) des trésors de l'école dite de Francfort. Nous parlons là simplement de textes et d'auteurs (Negt, Kluge, Fraser, Demirovic, etc) absolument inconnu.e.s en France, et qu'il convient très urgemment de découvrir, de traduire, de faire connaître le plus largement possible. La haine de classe est notre haine. Notre ressentiment, de même. Et notre morale, d'esclave. Il est de tellement belles et grandes et saines colères, fondant autant d'expériences nouvelles, que nous aimons d'avance et qui augmentent sans cesse notre puissance d'agir. En sorte que nous pourrions ainsi continuer, sans nous arrêter jamais, car la vie est de notre côté (la vie médiatisée, et parlée). Tout comme cette force valable n'étant que la force tâchant de se comprendre elle-même, de passer enfin en pensée et en théorie, bref la force devenue conscience. Voilà pour tous les spinozistes de chez Macron. Voilà pour leurs passions tristes. Et leurs névroses... 

mardi 12 septembre 2017

lundi 11 septembre 2017

Éros et civilisation française (2) Love and pisse



Lorsque nous étions jeunes, deux expressions ordurières contradictoires, régulièrement proférées dans notre entourage, nous plongeaient au plus noir d'abîmes de réflexion, dont nous n'émergerons sans doute jamais. Ces deux expressions étaient les suivantes : 

1°) [Pour moi], disait untel, « peu importe avec qui je baise, du moment qu'il y ait un trou, des poils et que ça pue.»

2°) [en parlant d'un ou d'une imbécile, de quelqu'un d'intellectuellement déficient]  : « Celui-là / celle-ci a dû être fini(e) à la pisse. »

Ces mots, balancés tranquillement à la cantonade (et pas seulement en toute fin de repas) non seulement ne faisaient alors l'objet d'aucune réprobation notable, d'aucune stigmatisation particulière, mais déclenchaient plutôt, à l'instant, l'hilarité enthousiaste, voire clairement approbatrice de l'assemblée, spécialement dans sa composante féminine. On nous parlera, non sans raisons valables, de pression masculiniste subliminale. Les femmes présentes se devaient-elles de simuler, sur le moment, contraintes et forcées, un tel accord profond, dans la lourdingue présence des hommes ? Peut-être. Peut-être pas. On nous parlera, surtout, de beauferie standardisée généralisée. Mais peut-être convient-il également de dépasser cette lecture trop simple. L'hypothèse (première expression) de l'extase sexuelle accolée, analytiquement, à la puanteur organique ; la pisse (deuxième expression) conçue (négativement, certes) comme facteur d'achèvement humain : de touche finale mise à la conception d'un intellect ordinaire semblaient, à nos oreilles incrédules, faire consensus. Dans ce dernier cas, donc, le corps et l'esprit se trouvaient, au moins, homogènes, ou commensurables (fini à la pisse). Oserons-nous soupçonner (à présent que nous ne sommes plus si jeunes) que loin d'être seulement général, le consensus en ces matières, si l'on peut dire, demeure universel, quoique contraint à la clandestinité, à l'expression discrète et travestie ? Quant à notre opinion primitive et personnelle, à nous, en toute franchise, relativement à ce sujet délicat, nous ne pouvions contredire nos sens jusqu'à tâcher de les réfléchir. D'où notre embarras consécutif à cette lutte du plaisir et de la répression, déchirant notre esprit. Oui, il était parfaitement vrai (sentions-nous étant petits) que les odeurs de pisse et de merde étaient autant plaisantes que bien d'autres sensations (visuelles, tactiles) associées à bien d'autres matières ignobles (ou, du moins, socialement répugnantes) la réflexion - cependant - exercée sur ces plaisirs premiers, bref : leur dépassement civilisé nous convainquant, par contraste (face à celle de la merde, par exemple, l'odeur adverse d'une bribe de mousse au petit matin, d'une sauce à l'oseille ruisselant sur un filet de Saint-Pierre, d'une trace de Shalimar imprégnant un corps lavé et propre) du contraire. Il n'empêche. Certaines intuitions freudiennes ont la vie dure, celle, notamment, liant constipation et plaisir sodomite chez le petit enfant (Trois essais sur la théorie de la sexualité), qui se trouve bien moins aisément réfutable que cet Homme au loup (unique) dont se gaussent sans fin Deux-gueuzes-là-taries dans leur très utilement oubliable Anti-Oedipe. Que chacun, chacune fasse, ici, retour sur son expérience personnelle, et puis passons. Car quoi qu'il en soit, donc, quelque plaisir éventuel qu'on puisse leur associer (ou pas), la pisse et la merde, autant que la sueur ou le foutre doivent partout a priori se voir impitoyablement dépassées, niées, ravalées, oubliées. Il le faut. La civilisation, la culture sont simplement deux autres noms désignant cet oubli fondateur de l'attachement humain au plaisir organique des fluides. Pas de culture qui ne soit à quelque degré cette répression même de l'essentiel : à savoir le naturel, l'animal en nous. Freud, toujours lui, évoque quelque part ce plaisir archaïque - spécifique à l'être humain en formation (l'enfant) - qu'il prendrait à diriger son jet d'urine dans telle ou telle direction. Un plaisir ludique de maîtrise (pisser contre le vent, ou dans le vent, viser une mouche, etc) probablement lié, originellement, à l'exercice de certaines tâches ménagères préhistoriques, telle la nécessité impondérable d'éteindre urgemment un feu en pissant dessus, de protéger ou marquer un territoire... Il n'en reste pas moins que l'essentiel (le naturel, l'animal) persiste à faire son chemin en nous, et que la puissance répressive (culturelle) exercée sur le corps biologique n'a d'égal que le retour, non moins nécessaire, de ce dernier. Dans son ouvrage Psychanalyse et pornographie, Éric Bidaud rapproche cette pulsion première d'habitudes pornographiques contemporaines étrangement impérieuses : éjaculations faciales, ou (ailleurs sur le corps) nécessairement spectaculaires. Il faudrait montrer sa giclance pour prouver - ainsi seulement - que l'on jouit : que l'on faisait là, au fond, en jouissant, absolument ce qu'on voulait faire, que l'on était pleinement sujet, que l'on agissait en toute liberté. Serait requise, en quelque sorte, une validation rituelle de l'extase : la preuve de l'extase par le foutre. Que penser d'une telle hypothèse ? Ce besoin serait-il à ce point lié à celui de l'exhibition d'une puissance de gestion de flux, de gestion logistique abandonnée à elle-même : démobilisée, mise au chômage technique par la civilisation et - du coup - contrainte de trouver des voies détournées pour s'exercer ? Et la station debout chez l'homme, l'acquisition de celle-ci, trouverait-elle son origine culturelle dans le congé, violemment signifié, au plaisir animal de flairer à ras de terre, et à ras de cul ? Pensons à ce film (Didier) où Alain Chabat interprète un labrador soudain exilé dans un corps d'homme, et à qui sa maîtresse assène de fréquents et tonitruants rappels à l'ordre : Didier ! on ne sent pas le cul ! On ne sent plus le cul, non, dès lors qu'on est un homme digne de ce nom et plus un chien. On ne sent plus le cul (ni la pisse) en remuant la queue. Fini de rire, de s'informer, fini de faire connaissance avec son milieu de chiens et de chiennes. Lilith Jaywalker rendait compte voilà peu d'un autre ouvrage consacré à ces questions. Snoop Dogg en avait fait jadis un hit planétaire, assumant complètement cette chiennerie radicale (et prolétarienne). Succès planétaire, donc signifiant et évocateur. Un extrait aperçu, quant à lui (voir ci-dessus) d'une certaine oeuvre - capitale - de Joël Séria relançait encore ces jours-ci notre interrogation. Il suggère, une fois encore, la possibilité d'un usage dialectique non-répressif - civilisé - de l'Éros. Mieux : la réalité très ancienne massive (païenne, proverbiale, populaire) d'un tel usage libérateur. Face à lui, la fonction historique du christianisme disciplinaire nous est symétriquement, opportunément, rappelée : conjurer impérativement une telle alliance, spontanément concevable, entre l'état d'un corps extatique rendu à ses saveurs biologique, d'une part, et les progrès libérateurs de l'intellect susceptibles de lui correspondre (autant que l'esprit, de manière générale, correspond à la matière).



samedi 9 septembre 2017

Miguel Abensour (1939-2017)


vendredi 8 septembre 2017

Nhớ Nhà


Trois notes (concordantes) quant à la résistance de l'objet


1

Est vraie - sans aucun doute - cette proposition fondamentale suivant laquelle prétendre connaître un objet, c'est vouloir se l'approprier, le soumettre, ruiner ses liberté et étrangeté, en d'autres termes : réduire autoritairement sa résistance. Entrerait ainsi - sans aucun doute - dans la définition même de ce que je rencontre sans le connaître cette qualité première que je ne le maîtrise pas, liée à la vérité que nul savoir n'est jamais, certes, ni neutre, ni gratuit, ni pur. Cette même définition, cependant, ne saurait avoir, comme toute définition, de valeur que pour moi, et pour toute l'humanité dont je suis, c'est-à-dire qui vit et qui parle, qui vit pour parler. Il n'est pas d'homme qui ne parle pas, et n'ait le goût natif, dans le langage, de définir les objets. On ne refuse ici pas plus les hommes que les objets du monde. Il n'est d'objet qui résiste que résistant à un sujet. La résistance de l'objet ne s'exerce que vis-à-vis de lui, pour lui. Cette résistance au sujet est aussi sa seule vie possible.

2

Je regarde cette bouteille, devant moi, laquelle - sans aucun doute - me résiste de deux façons. Par sa dureté matérielle, d'abord, son opacité brute. Je ne parais pouvoir la sonder, d'entrée, que du fait de sa non-conceptualité absolue, de sa simplicité d'évidence, de sa position sensible première, indépassable. C'est une bouteille, et puis voilà. Mais voilà aussi, soudain, inversement, qu'elle me résiste mieux encore (ou pire) par la multitude infinie d'idées que je lui sens associables, adéquates : qui lui collent, pour ainsi dire, à la peau (ou au verre). Cette bouteille, après tout, a une forme, et des formes, des couleurs, et des reflets ; elle associe des composants élémentaires ; elle a aussi, d'un autre point de vue, été produite par des hommes, au terme d'un processus synthétisant des milliers d'affects, de techniques, d'idées, de souffrances, de lieux et de situations, et puis tout ce que vous voudrez d'autre qui pourrait bien être dit ou pensé d'une bouteille ou de tout autre objet matériel : tous les mouvements de cogitation (sans même parler encore des mouvements de pensée) que cet objet soi-disant stupide ou muet pourrait susciter, suscite (d'infiniment différent) dans l'esprit de tous les gens de la Terre auxquels il se trouverait présenté. En sorte que la bouteille résiste, je le sens à présent, bien mieux à mon désir de connaissance sur le mode de l'abondance, du trop-plein, que sur celui de l'opacité. L'objet résiste moins par son opacité que par sa richesse pensable et dicible. Il impose juste de trop dire. Voilà ma seule impuissance en face de lui, qui ne m'est pas étranger, encore moins ineffable, seulement absolument énorme. Source de joie et d'espoir, programmatiques, des poètes authentiques. Mégalomanes et encyclopédistes.

3

Il ne peut y avoir de primat réel de la matière, dominant hiérarchiquement et extérieurement la pensée. Ce primat, probablement admissible au plan épistémologique, n'aurait cependant pour nous aucun intérêt. Il ne peut y avoir d'univocité de l'Être. L'Être n'est Être que de chercher - pur mouvement - son hors-de-soi, des médiations, un langage, la théorie. Cette dernière peut bien manquer de temps, ou d'amplitude, pour comprendre tout l'Être, comprendre tout l'objet. L'objet n'en reste pas moins là, à m'attendre, m'attendre moi, chargé de ses qualités, infiniment lisible. Telle est la résistance de l'objet.




mercredi 6 septembre 2017

lundi 4 septembre 2017

Manquait plus que ça


vendredi 1 septembre 2017

Petit baigneur