samedi 21 octobre 2017

vendredi 20 octobre 2017

Santiago


jeudi 19 octobre 2017

Barbara


Au fait, le moine bleu a six ans !


« L'être de l'esprit est un os » 

(G.-W.-F. Hegel, Phénoménologie de l'esprit)

Limites de la génitalité de droite

Extrait de testostérone, Paris, France, 21ème siècle.

«Pendant la guerre, on aurait dit de libérer la parole aussi : Dénonce ton juif, ça aurait été parfait.» 
(Eric Zemmour, au sujet de #balancetonporc, Europe 1, 17/10/17)

mercredi 18 octobre 2017

Limites de la génitalité de gauche

Jeune autrichien à problèmes radicalisé, vers 1920

« La tentative la plus radicale pour développer la théorie sociale implicite chez Freud est contenue dans les premiers essais de Wilhelm Reich. Dans son Einbruch der Sexualmoral (L'irruption de la morale sexuelle), de 1931, Reich orientait la psychanalyse vers les relations entre les structures sociales et les structures instinctuelles. Il insistait pour montrer à quel point la domination et l'exploitation ont renforcé la répression sexuelle, et à quel point ces intérêts sont à leur tour renforcés et reproduits par ce refoulement. Cependant, la notion reichienne de répression sexuelle reste indifférenciée : il néglige la dynamique historique des instincts sexuels et de leur fusion avec les pulsions destructrices. Reich rejette l'hypothèse freudienne de l'instinct de mort et toute la dimension révélée dans la métapsychologie des dernières années de Freud. Par conséquent, la libération sexuelle en soi devient pour Reich une panacée à tous les maux individuels et sociaux. Le problème de la sublimation est sous-estimé ; Reich ne fait aucune distinction essentielle entre sublimation répressive et non-répressive, et le progrès dans la liberté apparaît comme une simple libération de la sexualité. Les vues critiques contenues dans ses premiers écrits ne se développèrent plus. Un primitivisme radical prévaut qui annonce les manies fantastiques et débridées du Reich des dernières années. »

(Herbert Marcuse, Éros et civilisation, Minuit, p. 207-8, nos italiques et corrections des laideurs de la traduction française)

                     ***
« Il faut commencer par rappeler que [chez Marcuse] tous "les concepts psychanalytiques (sublimation, identification, projection, refoulement, introjection) impliquent la possibilité de mutation des instincts" (cf. Éros et civilisation, p. 23 et p.173, où ces mêmes concepts sont en même temps sociaux). Et donc que l'appareil psychique est pensé comme une progressive transformation des pulsions pour les détourner du principe de plaisir vers le principe de la réalité. Transformation nécessaire et répression douloureuse à l'échelle de l'individu et de l'espèce et que Freud confond avec le règne de la raison ou de la civilisation, avec les nécessités de la survie et du progrès.
Or, dans la mesure où le principe de réalité renvoie au niveau de développement des forces productives dans la société, à l'organisation du travail et à son efficacité technique, il est possible de distinguer, contre Freud et ses conclusions conservatrices, une répression nécessaire à la survie de l'espèce et une sur-répression (comme le sur-travail de la plus-value) qui n'est liée qu'à la domination sociale. Différence aux yeux de laquelle la défense freudienne de la civilisation, avec sa dimension normative, de sexualité exclusivement génitale, et d'autorité paternaliste, apparaît aujourd'hui comme partiellement idéologique. Mais cette sur-répression, aujourd'hui considérée, est doublement masquée. Elle prend aujourd'hui la forme 1°) d'une domination rationalisée justifiée de manière efficace au nom d'un principe de rendement fondé sur des objectifs quantitatifs de l'efficacité, de la croissance et du niveau de vie, domination anonyme qui fait corps avec l'organisation de la société plus qu'avec la figure du père individuel, dont l'autorité est secondarisée. Et 2°) elle permet les satisfactions de la consommation et du loisir de masse, ce que Marcuse appelle la "désublimation répressive", grâce à la hausse du niveau de vie et la multiplication des objets que permet le principe de rendement. (...) L'antagonisme entre la possibilité d'une expression plus large des instincts, et leur transformation qualitative en dehors du consumérisme de masse, et une domination rationalisée et anonyme devenue disproportionnée, soutenue par la culture standardisée et les médias de masse est ainsi la forme contemporaine du conflit archaïque entre le fils et le père ou entre le ça et le sumoi. Car demeure, dans la couche la plus profonde de l'inconscient, la potentialité universelle d'un bonheur total non-réprimé : un narcissisme primaire indifférencié, antérieur à la différence d'Éros et Thanatos, qui naissent de sa confrontation avec la réalité. Couche dans laquelle se trouve toute une libido de la réconciliation du plaisir et de la réalité, de la liberté et de la nécessité et dans laquelle puisent la mémoire et l'imaginaire :

"L'imaginaire est un outil de connaissance dans la mesure où il contient la vérité du Grand Refus, ou, envisagé d'une manière positive : dans la mesure où il protège, contre toute raison, les aspirations à l'accomplissement intégral de l'homme et de la nature, aspirations qui sont refoulées par la raison. Dans le domaine de l'imaginaire, les images déraisonnables de la liberté deviennent rationnelles et les "abîmes" de la satisfaction instinctuelle assument une dignité nouvelle" (Éros et civilisation, p. 182).

C'est donc tout le domaine de l'esthétique, de la sensibilité et de l'art, qui joue ici un rôle clef de médiation globale entre la psyché et la réalité, mais aussi entre la sensibilité et la moralité, en tant que possibilité de prolonger ce narcissisme primaire, celui de la perversité polymorphe, dans une forme qui ne soit pas antagoniste avec les valeurs nécessaires et légitimes de la vie sociale, qui soit une espèce de sublimation non répressive. Et Marcuse d'envisager même un changement dans l'orientation et la nature du progrès, une transformation du travail rendue conjointement possible par l'efficacité du système technique et par la libération vis-à-vis de la sur-répression. »

(Jean-Marc Durand-Gasselin, L'École de Francfort, Tel Gallimard, p. 216-17, nos italiques)

                    ***

« Contre Reich, qu'il reconnaît, comme Fromm, comme l'initiateur du freudo-marxisme, [Marcuse] formule cinq critiques : 1°) celle de développer un concept non-différencié de répression (celle qui est nécessaire en fonction du principe de réalité et celle qui est purement idéologique, différence rendue encore plus sensible dans la société hautement productive contemporaine) - point de vue partagé par Fromm ; et donc 2°) de ne pas pouvoir distinguer sublimation légitime et sublimation répressive ; 3°) celle de ne pas assez distinguer les problèmes individuels et les problèmes collectifs (la libération sexuelle de l'individu entraînant mystérieusement la résolution des problèmes sociaux) ; 4°) celle de ne pas rendre aux concepts freudiens leur dimension historique au profit d'un "primitivisme radical" des pulsions ; et donc 5°) d'avoir développé un freudisme de gauche trop centré sur la génitalité... »

(id., n. 150, p. 504)

mardi 17 octobre 2017

Rakka


samedi 14 octobre 2017

Lutte gecko-romaine


Salut à l'ami C.

vendredi 13 octobre 2017

Classe ouvrière


Sortie prévue : février 2018

Sur la personnalité autoritaire

Publié en 1951. 
Traduit en Français en 2007.
Cherchez l'erreur...



                                                        Pour Sahaar



Il ne s'agit pas là d'une enquête sociologique de plus. Il s'agit de la seule manière pertinente possible de mener des enquêtes, de la seule manière possible de considérer la sociologie comme une science valable et précieuse. À savoir : associer structurellement la production de connaissance et la dimension critique de celle-ci. En d'autres termes, ça ne peut être précisément qu'en tant qu'elle est critique du monde que la sociologie apportera éventuellement de ce dernier quelque connaissance. Le monde dans lequel nous vivons (la société marchande) étant en lui-même objectivement contradictoire, tout «savoir» à son sujet ne procédant pas lui-même - dans ses formes et méthodes - de la contradiction (en clair : tout savoir prétendument positif de la société) ne présente en réalité aucune espèce d'intérêt. Le postulat, si cher à la sociologie positiviste, de «neutralité axiologique» (Wertfreiheit), conçue - très  loin de l'intention de Weber - comme simple réception passive («objective») de faits isolés, non-dépassés dans leur singularité brute, se trouve ici proprement ravagé. De quoi est-il question, au fond ? Adorno et les chercheurs lancés dans cette enquête cherchent à répondre - dans les conditions nord-américaines de la fin de la seconde guerre mondiale - à l'interrogation générale suivante : quels sont les facteurs déterminants de l'adhésion potentielle des sujets politiques à une idéologie de type fasciste ? De tels facteurs peuvent-ils se laisser identifier, sont-ils seulement accessibles à l'investigation rationnelle ? Comme énoncé précédemment, cette recherche s'effectue clairement dans un contexte programmatique et politique : connaître les ressorts de l'adhésion subjective au fascisme pour pouvoir le combattre, prévenir l'émergence prévisible de ses nouvelles formes historiques. Le précédent allemand est évidemment présent à l'esprit d'Adorno, exilé aux USA comme nombre de membres de l'Institut de Recherche Sociale (la fameuse «École» de Francfort). À la veille (1932) de la prise de pouvoir par Hitler, une masse décisive des prolétaires allemands auront objectivement et statistiquement apporté - en termes électoraux - leur soutien aux partis nazi ou de droite autoritaires, allant ainsi manifestement contre leur intérêt stratégique de classe. Aux élections de 1932, sur une population active expressément visée par les partis dits ouvriers de 22 millions d'électeurs, seuls 12 millions auront finalement choisi les communistes et les sociaux-démocrates, quand les partis nationalistes totalisent, ensemble, 20 millions de voix, grâce à la mobilisation ouvrière en leur faveur. Comment la classe ouvrière allemande, considérée alors non sans raison comme la plus «éduquée», organisée et «consciente» d'Europe a-t-elle ainsi pu basculer ? L'enquête d'Adorno avait un précédent. Dans le sillage des observations de Kracauer relatives aux Employés (titre de son célèbre ouvrage), des études de caractère entreprises pendant la seconde partie des années 1920, en milieu ouvrier sous l'égide de l'Institut de Recherche Sociale, notamment par Fromm, laissaient déjà soupçonner dans le prolétariat, contre la position sociologique vulgaire des marxistes officiels ramenant tout à la condition objective (au niveau de vie économique des prolétaires), toute la puissance féconde des séductions autoritaires. Le prolétariat conscient, qui plus est (ou formellement reconnu comme tel : pouvant, par exemple, via tel ou tel de ses représentants, adhérer à tel ou tel organe socialiste ou communiste, militer activement au quotidien dans un syndicat ouvrier extrêmement combatif, etc) ne se trouvait nullement préservé de telles tendances. Dans le prolongement de ces investigations ouvrières, pour l'heure non-publiées mais ayant donné à Fromm l'occasion de s'initier aux méthodes d'enquête sociologiques (établissement de questionnaire, découverte de la statistique, etc), les Études sur l'autorité et la famille (elles publiées en 1936), travail collectif impliquant Fromm, Horkheimer et Marcuse, permettaient de mettre plus clairement au jour chez l'adhérent des partis ou groupes prolétariens à proportion même de son degré de formation militant des dispositions à la pensée autoritaire, lesquelles dispositions, le moment venu, pourraient passer sans problème à l'acte. Deux niveaux d'analyse se rejoignent : d'abord un niveau économique (cher à Friedrich Pollock et, de là, à Horkheimer qui chapeaute la partie «théorique» de ces Études de 1936), établissant une tendance générale du capitalisme à la concentration planificatrice, la massification et l'étatisation (contrôle renforcé, à la faveur des crises économiques, des prix et ressources) de ses structures de production. Que cette évolution revête une forme «socialiste» ou plus franchement capitaliste (de la Russie soviétique à l'Allemagne nazie ou aux USA des trusts modernes), c'est en tout cas partout le moment libéral du capitalisme qui est ici jugé sur le déclin par les penseurs de Francfort («ce qui prend fin n'est pas le capitalisme mais sa phase libérale», Pollock in Zeitschrift für Sozialforschung n°2, p. 350) ; le second niveau - mobilisant l'apport de Freud - est psychanalytique et caractérologique : il constitue l'application subjective des nouvelles conditions économiques évoquées à l'instant. Le capitalisme tardif porte en lui objectivement l'émergence d'un certain caractère, propice à l'adhésion toujours renforcée des masses aux mouvements autoritaires. Wilhelm Reich fait au même moment (cf sa Psychologie de masse du fascisme, 1932) un constat similaire. La clé de cette relation entre capitalisme tardif et fascisme potentiel est à chercher dans la notion de «moi faible». C'est en effet paradoxalement, selon les francfortois, le poids de la famille traditionnelle et de ses conflits nécessaires (notamment celui, oedipien, de l'affrontement de l'enfant à la figure concurrente du Père) qui permettait jusqu'ici en régime capitaliste de structurer la personnalité, d'assurer son autonomie relative, de la préserver, somme toute et sous toutes réserves, d'un certain besoin d'autorité mal liquidé : celui-là même que le fascisme du Chef Suprême saura désormais optimalement solliciter. Que cette famille traditionnelle vacille en effet sous la puissance des métamorphoses objectives de la société de classe, que l'autorité ancienne du Père se trouve battue en brèche au nom de ce nouvel esprit du capitalisme, et la porte au «moi faible» se trouvera également ouverte. Le processus, aux termes de l'Enquête de 1936, est alors concrètement le suivant :

«(...) le capitalisme de la grande industrie accroît le sentiment d'impuissance de manière socialement sélective. Moins l'autorité paternelle aura eu d'aisance dans l'accomplissement de la fonction économique, plus le moi de l'enfant aura été préparé à sa propre impuissance individuelle et à sa dépendance vis-à-vis des instances supérieures de la société. En résulte un accroissement du caractère masochiste et sadique sous une forme non névrotique : la frustration liée à l'impuissance se déplaçant en désir d'obéissance voire de soumission aux instances supérieures et en un mépris agressif tourné vers les plus faibles que soi. Ainsi la société autoritaire s'appuie sur le caractère sadomasochiste et le renforce par un phénomène en boucle» (Jean-Marc Durand-Gasselin, L'école de Francfort, Tel Gallimard,  p. 78).


Pour l'essentiel, ce constat de 1936 sera repris par l'équipe d'Adorno aux USA. Néanmoins, une faiblesse de type méthodologique (c'est-à-dire rien moins qu'accessoire : touchant au coeur même de la théorie, selon Adorno), attachée aux recherches francfortoises des années 1920-1930 doit être identifiée et conjurée. Les articles de la Zeitschrift für Sozialforschung (revue de l'Institut) et ceux, en particulier, autour desquels l'Enquête sur l'autorité et la famille s'organisait collectivement relevaient, de fait, d'une division du travail problématique : à Horkheimer la responsabilité du «point de vue théorique englobant», à Pollock la critique de l'économie politique, à Fromm la reprise des thèmes psychanalytiques et les questions de méthode sociologiques, etc. Si formellement le type d'enquête permettant d'aboutir à ce genre de résultat - désespérant quoique lucide - mêlait, pour gage de son efficacité, les ressources de disciplines croisées pour l'occasion, ce mélange apparaissait moins comme authentiquement dialectique que comme rencontre de points de vue extérieurs, étanches l'un à l'autre. Psychanalyse, sociologie, héritage philosophique dialectique (assumé) du grand fond spéculatif allemand moderne (de Kant à Marx), voilà ce qui, dans l'optique adornienne, devait se trouver plus productivement et synthétiquement associé. L'idée, facilement compréhensible, suivant laquelle des dispositions inconscientes motivaient de façon décisive l'engagement politique des prolétaires (les prolétaires se définissant  eux-mêmes, en régime capitaliste, comme des êtres mutilés, contradictoires, aliénés) incitait donc au dévoilement conjoint des idéologies et complexes névrotiques façonnant de concert, et en profondeur, leur caractère. L'intuition de fond reprise par Adorno avec son équipe aux USA se colore ainsi d'un intérêt pratique fondamental désormais accordé aux protocoles techniques particuliers auxquels il sera recouru. Prenons un exemple simple et contemporain : régulièrement, des enquêtes d'opinion se trouvent commandées en France par tel ou tel pour sonder l'opinion politique du corps électoral. Ces enquêtes d'opinion politique sont conçues sur le modèle purement quantitatif des études de marché, ciblant (selon l'expression parfaitement adéquate) une masse de consommateurs potentiellement séduite par une série de marchandise quelconque. Dans le cas de l'enquête politique, appliquée à la tentation fasciste (Seriez-vous prêt à voter pour le Front National ? Trouvez-vous qu'il y a trop de noirs en France ? Les juifs dirigent-ils le monde ? etc), la franchise et l'innocence marchandes investigatrices décomplexée se heurtent ici à la conscience très claire (pour la majorité des interviewés), du fait que leur réponse positive, sincère, ne correspond pas à la norme morale actuelle régissant la société. Leur réponse formelle sera donc, pour une large part, une réponse conformiste d'adaptation, ce qui affaiblit évidemment l'intérêt général de telles enquêtes. On en viendra éventuellement à simplement «découvrir» des banalités, comme le fait que les électeurs du Front National seront statistiquement plus xénophobes que les autres (quelle surprise !). Le fond de l'affaire est escamoté, à savoir, donc : comment des prolétaires consciemment révoltés, voire révolutionnaires, et sociologiquement tendanciellement «déterminés» à ne pas basculer dans l'autoritarisme et le fascisme, sont cependant susceptibles d'y adhérer. À supposer correcte l'hypothèse de fond d'Adorno, et des francfortois avant lui (celle d'un «complexe» autoritaire inconscient fortement actif), la matière première même du protocole d'enquête (le questionnaire, soumis à un panel sociologique extrêmement large : des femmes et des hommes de toutes classes, des petit-bourgeois. e. s, des ouvriers syndiqués, non-syndiqués, libres, incarcérés, etc, et quantitativement satisfaisant), ce questionnaire devait dans son contenu même, dans la nature même des questions qu'il déroulait, à la fois solliciter des sphères mixtes du caractère et, en quelque sorte, ne jamais annoncer la couleur, de manière trop évidente. Des énoncés trop brutaux («Selon vous, les Juifs sont-ils une race inférieure ?») auraient risqué de susciter les réflexes conformistes conservatoires qu'on a déjà mentionnés : 

«L'enquête sur la personnalité autoritaire formule des questions dont les réponses permettent aux personnes interrogées de se considérer comme des démocrates, tout en leur permettant d'exprimer des préjugés s'ils le souhaitent» (Alexander Neumann, Après Habermas, éd. Delga, p. 101). 

À l'inverse, le manque de détermination, de motivation des questions posées aux interviewé. e. s, aurait posé problème, des énoncés trop abstraits, trop vagues, pouvant se voir contestés quant à la solidité des conclusions théoriques qu'ils rendaient possibles : tels interviewés ayant çà ou là répondu exactement de la même façon sans qu'on puisse pour autant dégager de cette communauté de réponse un type commun de caractère - en l'espèce : le type autoritaire. Or, c'est précisément l'ébauche d'une typologie de ce genre qu'on cherchait à établir. Tel est le pari d'Adorno : croire, dans la filiation (radicale) de Freud (qui avait lui-même constitué une typologie en 1932) à la fécondité du geste typologique, du geste visant à abstraire du fait singulier une vérité générale. D'où la validité accordée par Adorno sous certaines conditions et limites impérieuses aux nouvelles méthodes statistiques (l'exploitation systématique de panel représentatif par Gallup date de 1936). Pas question de faire aveuglément confiance à la statistique laissée à elle-même, comme dans le cas de la sociologie quantitative bourgeoise ou positiviste. L'interaction de la théorie interdisciplinaire (et nécessairement critique) et de la méthode devra être permanent, pour que le résultat soit crédible. C'est ainsi que le questionnaire anonyme des Etudes sur la personnalité autoritaire fut minutieusement rédigé, rerédigé, retravaillé, recomposé interminablement (suivant l'effet de feed-back induit, sur ces reformulations régulières, par le retour et l'analyse des tout premiers exemplaires remplis), jusqu'à atteindre une forme définitive, autour de laquelle s'accordèrent enfin ! les divers enquêteurs. Les réponses des interviewé. e. s, accumulées, permirent de la sorte d'établir des échelles typologiques sur lesquelles ces derniers se positionnaient, baptisées AS (pour antisémitisme), E (comme ethnocentrisme), CPE (pour conservatisme politico-économique), et finalement : F (comme fascisme). Les interviewé. e. s se trouvaient ainsi divisé. e. s, d'une échelle à l'autre, en low scorers (bas scores) et high scorers (scores élevés), les high scorers fournissant le type le plus potentiellement perméable à l'idéologie autoritaire. Cette première sélection, par retour des questionnaires, laissait alors place à des entretiens libres (soit groupés, soit en face-à-face, avec des interviewers formés aux techniques d'investigation psychanalytiques, propres à orienter productivement la discussion, et lever, en particulier, inhibitions et résistances). Ce qui ne s'était exprimé, via le questionnaire écrit, que sommairement, pouvait alors littéralement exploser oralement : apparaître dans toute son extension, tout son détail terrifiant et révélateur...

(to be continued)




lundi 9 octobre 2017

Jean Rochefort (1930-1987)

Courage, fuyons, d'Yves Robert (1979)

Mezioud Ouldamer

Trouvé sur le site A Contretemps :
■ Nous rendions, il y a peu, un hommage au récemment disparu Mezioud Ouldamer (1951-2017). Nous sommes aujourd’hui en mesure de le compléter en publiant le dernier texte qu’il ait écrit. À l’occasion d’un colloque – « Critique de la religion et athéisme en terre d’Islam » –, qui s’est tenu à la Bourse du travail de Paris en juin 2016, Mezioud avait été sollicité par les organisateurs. Faute de pouvoir se déplacer, il leur envoya cette contribution tout à fait révélatrice de cette démarche critique panachée d’humour qui fit sa marque. Mezioud était un de ces docteurs en rien qui peuvent parler de tout avec talent, et notamment de « ce monde où nous sommes mais dont nous ne sommes pas ». Visiblement, le retour ravageur de l’archaïsme religieux dans notre contemporaine postmodernité l’inspirait. Sans dieu, et donc libre de toute entrave consolante, c’est aux hommes et à leurs limites qu’il s’intéressait. Et au pouvoir qu’il réservait ses coups, ce pouvoir sur les hommes dont la religion, en terre d’Islam mais pas seulement, demeure l’une des plus puissants leviers.– À contretemps.

 1

George Orwell recommandait, à qui songe faire fortune sans frais, d’inventer une religion. Il faut ajouter que cette judicieuse proposition dépend de la condition qu’une telle invention s’adosse à un pouvoir ou devienne elle-même ce pouvoir. C’est le lieu ici de distinguer entre religion et foi, croyance et piété.
Toute religion est une institution. Dès sa mise en œuvre elle n’a plus rien à voir avec aucune spiritualité, sinon de façade. Elle se tourne vers le siècle – vers la jouissance terrestre, le monde matériel. Ainsi Constantin se convertit le jour où lui apparut le signe de la Croix revêtu de l’attrayante proposition : in hoc signo vinces – à ce signe tu vaincras. L’histoire du monothéisme (il n’y a qu’un seul monothéisme ayant ses diverses versions, liturgies, credo, etc.) est tout entière enfoncée dans les affrontements pour le pouvoir et les plaisirs qui s’y rattachent – la chair est faible, toutes les professions de foi sont suivies de cette inéluctable résignation à laquelle tout religieux succombe. Le judéochristislamisme n’est qu’un vaste lupanar décoré de retables, de minarets en forme de bite, de téléologie libidineuse : les vierges aux yeux noirs promises aux hommes (Coran-fumée) ont leur équivalent dans Le Cantique des cantiques, etc. Le religieux vit dans la conviction que ce monde lui est insuffisamment prodigue en bienfaits ; il lui faut la cerise sur le gâteau de l’au-delà… C’est là que se rompt le lien entre la religion et la foi. Ici, il n’y a aucune intention discursive polémique. La chose a été remarquée. En mettant au « propres » ces notes, et lors d’une pause au cours de laquelle je feuilletais Choses vues de Victor Hugo, le hasard me met sous les yeux cette phrase qu’aurait dite un certain Nestor Rocqueplan : « Les gens du monde en ce moment vont à la tragédie comme les lorettes (les “putains” selon une note) vont à la messe, parce que c’est à la mode, et sans y avoir foi. »
De même que le cours magistral d’histoire ou de philosophie n’est ni l’histoire ni la philosophie, de même que le beau recueil de poèmes n’est pas la poésie, de même la religion n’est pas la foi, la croyance n’est pas la piété… À moins de prétendre qu’un Alexandre VI ou un Torquemada étaient des hommes pieux et charitables. Le croyant, le religieux sont des bavards qui veulent le monde à l’image de leur représentation. L’homme de foi, de bonne foi, ne s’occupe que de soi, de son perfectionnement, de son ijtihad pour l’authentique partisan de l’islam. Il y aurait un milliard de musulmans à travers le monde, peut-être. Il ne doit pas s’en compter en revanche, en faisant une estimation très large, plus de 100 000 de véritablement pieux. Aujourd’hui le tout-venant des croyants dont les pratiques ostentatoires n’ont rien à voir avec une quelconque piété se plaint de ce qu’il est convenu ou commode d’appeler « islamophobie ». Ils agissent, pensent et discourent au mépris de la simple politesse ou convenance – sans parler de courtoisie – et voudraient être aimés à raison de leur sans-gêne. Rien évidemment n’interdit à un individu d’être « islamophobe », raciste, aryaniste, antisémite, homophobe, etc. à condition que de tels sentiments ne revêtent pas le masque d’idées défendables sur la place publique. Libre à qui en a le désir de penser de moi « raton », « bicot », « bougnoule », « melon » tout le temps que cette langue fleurie reste dans le registre des aigreurs ou des amusements personnels. De même la religion étant affaire privée, elle n’a pas à envahir la rue pour y proclamer son omnipotence, sa « vérité », son « message ». Une histoire se rattachant à la tradition du prophète veut qu’un de ses enseignements, lors d’une controverse dogmatique, préconise au fidèle musulman de renoncer à convertir son contradicteur endurci dans « son erreur » en lui laissant comme dernier mot : Lakoum dinoukoum waliyadini (vous avez votre religion, j’ai la mienne). La seule place que la foi doit revendiquer sans conteste, c’est le cœur de celui ou celle qui s’en estime en possession. Il n’est nul besoin de mosquée pour s’adonner à la prière, et de même qu’il y a plus de vérités dans vingt-quatre heures de la vie d’un individu que dans tous les manuels d’histoire, de même il y a plus de spiritualité dans la confession privée de tel ou telle que dans n’importe quel édifice religieux, fût-ce la mosquée El Azhar ou celle de Paris, qui sont loin d’être de ses horreurs architecturales comme il en sort du sol en Algérie – pays où, il y a longtemps, une histoire prétendait que, « entre deux bars, il y avait un bar » ; aujourd’hui, « entre deux mosquées, il y a une mosquée ». Pays où du reste, comme sous d’autres cieux d’Allah, l’hypocrisie de la nécessité des mosquées est récusée par le fait que la présence des femmes n’y est que rarement tolérée. Il ne faut pas voir dans cette surenchère bâtisseuse un surcroît de piété et une réponse à cette marée montante. C’est un renforcement du pouvoir, un durcissement de l’État qui a fait d’une religion supposée parole d’Allah sa propriété. Allah a été exproprié. 

2

L’existence d’un refus, d’un rejet, sinon d’une critique systématique de l’Islam (ce vocable désignant ici aussi bien la confession que son prétendu vaste monde unifié) ne fait pas de doute, mais elle reste insignifiante si on la compare au travail d’autodestruction de la dernière illusion religieuse. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille attendre que l’édifice s’écroule tout seul. La critique de la religion ne serait, entend-on, que posture ou imposture blasphématoire, une sorte de devoir d’impiété ou de plaisir de la transgression – comme celui que ressent le gamin sautant à pieds joints dans la flaque pour faire hurler une mère confite en propreté. Cette critique est toujours à faire, pourtant. Avec celle de la totalité du monde où nous sommes mais dont nous ne sommes pas.

Les caricaturistes de Charlie Hebdo – que le salut d’Allah soit sur eux – perdaient un peu leur temps – et, hélas, leur vie – à produire quelques dessins, d’ailleurs pour la plupart pauvres – plus risibles que drôles – au nom de la liberté de pensée, du droit au blasphème, etc. C’est tout l’Islam contemporain qui est une caricature religieuse sanglante et ses poussées intégristes ne sont que ses moments de fièvre incontrôlée. Il n’y a pas pire ennemi du musulman qu’un autre musulman : les guerres au Yémen, en Syrie, en Lybie, etc., les affrontements par forces interposées entre Iran et Arabie saoudite sont autant de règlements de compte entre musulmans. Évidemment ces massacres interreligieux sont commis en flagrante contradiction avec un autre enseignement du prophète : les musulmans ne combattent pas d’autres musulmans.

Point n’est besoin de revenir ici sur la confusion née, en Islam, de l’identification entre pouvoir spirituel et temporel. Et pas davantage sur la guerre interminable que se livrent musulmans sunnites et chiites : c’est là une question de pouvoir. Cet aspect a été traité par toute sorte d’auteurs – admiratifs des États arabes, comme Jacques Berque, ou hostiles, comme Bernard Lewis. Disons seulement que traiter d’intégristes les extrémismes meurtriers des mondes musulmans ou s’imaginer les flétrir en les affublant de la qualification de terroristes n’est rien moins que dérisoire. Aux yeux de son zélé partisan, le jihad est guerre sainte (oxymore dont s’est discrètement moqué, récemment sur France-Inter, un Stéphane Paoli qui a tout juste oublié de se mettre à la place des acteurs), le jihad est guerre pure, le jihad est guerre juste. Sainte, pure, juste quand bien même les recrues envoyées à ces tueries ne savent pas le premier mot d’une sourate. Il convient de signaler au passage la confusion pointant dans les propos de certains entre jihad et ijtihad : le premier terme se rattache à la propagation de la croyance le plus loin qu’il est possible et souhaitable de le faire ; le second concerne le renforcement de sa propre foi et évoque l’effort personnel pour purifier cette croyance par tout acte ou pensée pouvant plaire à dieu. Pour le tueur islamique, il va de soi que l’attentat qu’il a commis ou s’apprête à commettre, forcément agréé par dieu, est à coup sûr une œuvre d’art d’ijtihad, une hassana, un geste de vaillance, un élan de grandeur qui le met carrément au niveau, sinon du prophète, tout au moins de l’un des compagnons, des ’achara mubachara – les dix élus dont l’accession au paradis n’est pas négociable. Nous dirions les happy few, la petite élite. Le jihad combat un tiers ; l’ijtihad est combat contre soi.
Il est patent que, s’agissant des individus transformés en tueurs aveugles, les crimes commis au nom de dieu traduisent un effondrement de la personnalité et une impasse historique s’agissant des pays où règne la loi antihistorique de ce dieu encore avide de sang. Avidité qui confirme que ce dieu s’était aussi rallié au matérialisme vers la fin de sa vie. Après tout, il a créé le monde avant de s’endormir. Son monde aujourd’hui, c’est le Croissant infertile. La critique populaire fait parfois ressortir ce matérialisme de façon amusante.
Ainsi, il se racontait une histoire en Algérie… À sa mort, à vingt ans, Brigitte Bardot se retrouva face à saint Pierre et au diable. L’un la voulait pour le paradis ; l’autre la réclamait pour l’enfer. Querelle. Le ton monte. Injures. Brouhaha. Finalement ils décident de jouer la pulpeuse actrice au poker. Rien ne va, ils se disputent, s’accusent de tricherie, hurlent, en viennent aux mains… Le tapage est tel que dieu est tiré de son sommeil. Il vient voir ce qui se passe, s’informe auprès des deux rivaux, demande à voir l’ « objet » du litige… Ayant vu, il se tourne vers eux et dit :
– Donnez, donnez les cartes, je joue aussi !
Bien entendu, l’histoire est caricaturale : Brigitte Bardot est encore de ce monde.

Mezioud OULDAMER

Un message aux théoriciens « communisateurs »


mercredi 4 octobre 2017

Socialité libérale

Culture

En Egypte, l’étau se resserre sur la communauté homosexuelle.

  (Le Monde, 4 / 10 / 2017)

mardi 3 octobre 2017

Du malheur



samedi 30 septembre 2017

Typologie


« Il existe deux types de travail : le premier consiste à déplacer une certaine quantité de matière se trouvant à la surface de la Terre, ou dans le sol même ; le second, à dire à quelqu’un d’autre de le faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé ; le second est agréable et très bien payé. Le second type de travail peut s’étendre de façon illimitée : il y a non seulement ceux qui donnent des ordres, mais aussi ceux qui donnent des conseils sur le genre d’ordres à donner. Normalement, deux sortes de conseils sont donnés simultanément par deux groupes organisés : c’est ce qu’on appelle la politique.» 

(Bertrand Russel, Éloge de l'oisiveté)

vendredi 29 septembre 2017

Géographie